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1 ère Session : DIMANCHE 13 FEVRIER 2022 - 17h-20h : Les sagesses au cœur de la spiritualité : en quoi la vision de l’Unité dans la diversité peut-elle être une voie d’harmonie pour le présent et pour l’avenir ? Exposé P. Philippe Dautais Pour répondre à votre question, il nous faut tout d’abord éclairer ce que l’on entend par la vision de l’unité qui n’est pas une évidence pour tous. Si elle l’était, nous serions dans la conscience de l’inter-relation de tout avec tout, la destruction de la bio-diversité ne serait pas d’actualité et les conflits n’auraient pas lieu d’être. Dès lors la question centrale est d’accéder à la vision de l’Unité dans la diversité qui de facto est voie d’harmonie. L’unité originelle est attestée par les sciences et les traditions spirituelles mais cela ne se traduit pas nécessairement par une vision de l’unité. Du point de vue scientifique, selon la théorie du Big bang, le déploiement de la diversité se fait à partir d’un point de départ où tout est condensé et tout participe d’une même fonction d’onde. Selon cette description, nous sommes poussières d’étoiles, tout est en inter-relation avec tout, rien n’est isolé. La physique quantique au XXe siècle par la mise en évidence de la nature ondulatoire et corpusculaire des particules confirmera cette perception de l’unité. La loi de non séparation corpusculaire sera démontrée en 1982 à Orsay par le physicien Alain Aspect. Du point de vue spirituel, L’unité originelle est nommée Dieu par les traditions abrahamiques, Tao pour le taoïsme, Atman pour la tradition hindoue. Pour ces traditions tout procède de l’UN. Dès lors toute la diversité se déploie à partir de cette unité primordiale. Si nous étions cohérents avec la vision scientifique et avec la vision spirituelle, nous serions dans l’évidence de la vision de l’unité dans la diversité et nous serions collectivement participants de l’harmonie et de l’équilibre cosmiques. Les relations entre les humains et avec le vivant seraient pacifiques et harmonieuses. Force est de constater que ce n’est pas le cas. Ce qui nous manque fondamentalement est la vision de l’unité dans la diversité. La question centrale devient : quel est l’obstacle ou quels sont les obstacles ? Les obstacles Ce qui apparait en premier est la grande difficulté pour les êtres humains d’avoir une pensée inclusive. Le plus répandu chez l’humain est de percevoir les oppositions plutôt que les complémentarités, les séparations plutôt que ce qui nous unit, en bref d’avoir une vision dualiste au lieu d’une vision unitive ou vision de l’unité. La vision dualiste qui sépare est le premier obstacle. Elle est contingente au fait de séparer l’intérieur de l’extérieur et de développer une vision objective de la réalité. L’objectivation du monde est le 2e obstacle.

L’objectivation réduit l’ensemble des vivants à des objets, elle enferme les réalités dans les apparences extérieures. Dans ce regard extérieur, tout est étranger à tout, aucune perception de l’unité n’est possible. Le dualisme exprime la loi de séparation généralisée. L’objectivation transforme le vivant en une collection d’objets et s’enferme dans la seule matérialité du cosmos en occultant la dimension ondulatoire de la matière. Regard sur la réalité objective de la matière et négation de sa dimension ondulatoire, regard sur le visible et négation de l’invisible, regard sur les apparences et impasse sur la profondeur. Le dualisme se révèle être négation de l’autre face de la réalité, une vue partielle qui deviendra partiale, partisane, et sera facteur de conflits et de guerres. Le dualisme est facteur de disharmonie et de tensions destructrices et mortifères. Il introduit une vision fragmentée du réel et engendre des divisions et des inégalités. La voie vers la perception de l’unité dans la diversité L’objectivation du monde et la vision dualiste sont le fait de l’homme extérieur que l’on identifie généralement à l’égo. La voie vers la perception de l’unité en toutes choses est, selon l’ensemble des spiritualités, la voie de l’intériorité. C’est en descendant à l’intérieur de soi-même, dans son être profond, dans son cœur profond, lieu de l’unité de l’être, que l’on perçoit l’unité du vivant c’est dire l’inter-relation de tout avec tout. La vie est une, la diversité constitue l’ensemble multiple des expressions du vivant. Sortir du dualisme : voir l’unité comme réconciliation des opposés La Bible, en son premier chapitre du livre de la Genèse, nous présente l’œuvre de création comme un processus de différenciations successives : cieux/terre ; lumière / ténèbres, les eaux d’en haut / eaux d’en bas, le sec / humide, masculin / féminin, homme femme. Distinctions sans rupture, différenciations en vue d’une unité transcendante aux polarités. Lire cette différenciation comme une séparation, comme le mentionne nombre de traductions introduit un dualisme, une opposition entre les polarités. Cette compréhension trahit totalement l’esprit du texte. La séparation brise l’unité. La différenciation au contraire introduit au sein de l’unité une dynamique de fécondité et participe à la construction d’une unité qui intègre les polarités. La création se révèlerait être passage d’une unité indifférenciée vers la manifestation de polarités en vue d’une nouvelle unité qui intègre les polarités. La différenciation permet la relation. Il faut au moins deux réalités distinctes pour qu’il y ait relation, sinon règne la confusion. La Bible par le récit de la genèse signifie la vie par la différenciation et l’inter-relation, ce qui relie les polarités. Le processus de création est générateur de différenciations donc de richesses à l’infini. La finalité n’est pas l’uniformité mais la production de la diversité. Cependant, dans cette diversité, la vie est toujours une, ainsi s’articule l’unité et la multiplicité, l’unité et la diversité. Le principe de l’unité conjugue les polarités en vue d’un mariage des opposés complémentaires. Etre dans une vision de l’unité signifie saisir à la fois une réalité et son opposé complémentaire, Et ceci, Et cela. Tout phénomène a sa face complémentaire contradictoire affirme le philosophe des sciences Stéphane Lupasco (L'expérience microphysique et la Pensée humaine, Rocher, 1989). La vie est un perpétuel équilibre entre des polarités opposées mettant en œuvre des mécanismes d'adaptation au changement. L'être humain, comme les sociétés qu'il constitue, est ainsi construit. Dans son principe d'antagonisme des énergies. Stéphane Lupasco (Psychisme et sociologie, Casterman, 1978) énonce que toute énergie, qu’elle soit biologique ou physique, implique une énergie antagoniste et contradictoire, « de sorte que l'actualisation de l'une entraîne la potentialisation de l'autre ». Il y a déjà 25 siècles, Héraclite (vers - 550 / - 480) affirmait que ce qui constitue l’Etre, c’est le devenir. Rien ne peut être pensé sans son contraire. Le monde est l'échange perpétuel des contraires, des opposés complémentaires, par exemple les polarités plus et moins dans l’atome, en électricité et le champ magnétique. De cette tension surgit tout ce qui est. Les polarités sont les expressions antinomiques d’une unité profonde. Elles manifestent deux aspects en apparence contradictoires mais indissociables car procèdent de l’unité. Nicolas de Cues, cardinal du XVe siècle qui a beaucoup écrit sur la coïncidence des opposés, note ce point essentiel : « La dualité est partout mère de la multiplicité. Mais la dualité n’est pas séparée de l’Un, elle est l’unité participée ». Même si, dans les apparences, nous pouvons dissocier différents éléments de la création, dans la profondeur, rien n’est séparé. Maxime le Confesseur, grand mystique et théologien du 7e siècle, le rappelle avec force : « Le monde est un. Car le monde spirituel dans sa totalité se manifeste dans la totalité du monde sensible, exprimé mystiquement par des images symboliques pour ceux qui ont des yeux pour voir. Et le monde sensible tout entier est secrètement contemplé dans la totalité du monde spirituel ». C’est à partir de cette unité qu’il s’agit d’approcher les polarités, en pénétrant dans la relation entre le monde sensible et le monde spirituel. Obstacle à la vision de l’unité : la pensée binaire ou dualiste : ou ceci ou cela Le danger est de tomber dans l’alternative, de prendre une chose et de refuser l’autre. C’est le « ou, ou ». Nos préférences nous font délaisser une chose par rapport à l’autre. Selon le mode de la nature, dans le plan psychique, nous rencontrons des couples d’opposés : extase/angoisse ; plaisir/douleur ; euphorie/mélancolie …avec la tentation permanente de chercher l’un et de refuser l’autre. La dualité devient dualisme. Recherche de la lumière et négation des ténèbres. Nous projetons facilement ce dualisme dans l’horizon spirituel, notamment sur les notions de bonheur et de malheur, de bien et de mal. Ce dualisme engendre la pensée binaire qui fonctionne sur le mode : on/off ; cela marche ou cela ne marche pas, a envahi notre sphère culturelle. Pour aller vers une vision de l’unité, nous avons à passer du dualisme qui a opposé matérialisme et spiritualité, physique et métaphysique, l’homme et Dieu au dialogue de l’homme avec Dieu, de la physique avec la métaphysique ; nous avons à cheminer vers une vision qui intègre matière et esprit. Par la vision unitive, nous percevons que tout est en relation et que chaque partie a une incidence sur le tout. Nous commençons à le comprendre grâce à la crise multifactorielle que nous traversons. Les 19e et 20e siècles ont été marqués par la pensée binaire et la fragmentation des connaissances, le 21e siècle sera celui de la vision unitive ou ne sera pas. C’est là l’enjeu axial de notre époque.